charte de l’environnement (2004)

Posté par Valériemarchand le 25 octobre 2011

 

 

Article PREAMBULE En savoir plus sur cet article…

Modifié par Loi constitutionnelle n°2005-205 du 1 mars 2005 – art. 1
Le Peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’Homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils sont définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004.

En vertu de ces principes et de celui de la libre détermination des peuples, la République offre aux territoires d’outre-mer qui manifestent la volonté d’y adhérer des institutions nouvelles fondées sur l’idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité et conçues en vue de leur évolution démocratique.

Charte de l’environnement de 2004

Le peuple français,

Considérant :

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un article de Didier Deleule sur Nature et technique

Posté par Valériemarchand le 23 octobre 2011

http://www.mezetulle.net/article-nucleaire-de-quelle-nature-parle-t-on-par-d-deleule-70101538.html

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un texte de Castoriadis

Posté par Valériemarchand le 20 octobre 2011

 

«Ce qui est techniquement faisable sera fait regardless, comme on dit en

anglais familier, sans égard pour aucune autre considération. De même,les transplantations d’embryons, fécondations in vitro, interventions sur les foetus, etc. ont été réalisées dès que la technique en a été maîtrisée. (…)La meilleure image est celle d’une guerre de positions (1914-1918) contre Mère Nature. On tiraille sur tout le front, mais les gros bataillons sont lancés là où une brèche semble apparaître ; on exploite les percées, sans aucune idée stratégique. Ici encore, c’est la logique qui conduit à l’illogisme. Il est parfaitement raisonnable de concentrer les efforts et les investissements là où ils semblent les plus rentables. Lorsque l’on avait demandé à Hilbert pourquoi il ne s’attaquait pas au “dernier” théorème de Fermat, il avait répondu qu’il lui faudrait pour cela trois ou quatre ans de travail préparatoire, sans être sûr de parvenir à un résultat. On l’a constaté bien souvent : tel grand physicien a pu faire avancer la science et accomplir une grande oeuvre parce qu’il s’attaquait non pas aux problèmes importants dans l’absolu mais à ceux dont il avait eu le flair de percevoir qu’ils étaient “parvenus à maturité” Comment critiquer cela? Mais comment aussi rester aveugle devant l’inattendu résultat global, lorsqu’il recouvre à peu près tout? »

C . Castoriadis, Le Monde morcelé, Carrefour du Labyrinthe  III, p 76-77, 1990.

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textes sur la technique

Posté par Valériemarchand le 10 septembre 2008

I L’origine de la technique

« C’était au temps où les Dieux existaient, mais où n’existaient pas les races mortelles. Or, quand est arrivé pour celles-ci le temps où la destinée les appelait aussi à l’existence, à ce moment les Dieux les modèlent en dedans de la terre, en faisant un mélange de terre, de feu et de tout ce qui encore peut se combiner avec le feu et la terre. Puis, quand ils voulurent les produire à la lumière, ils prescrivirent à Prométhée et à Epiméthée de les doter de qualités, en distribuant ces qualités à chacune de la façon convenable. Mais Epiméthée demande alors à Prométhée de lui laisser faire tout seul cette distribution : « Une fois la distribution faite par moi, dit-il, à toi de contrôler ! » là-dessus, ayant convaincu l’autre, le distributeur se met à l’oeuvre.
En distribuant les qualités, il donnait à certaines races la force sans la vélocité ; d’autres, étant plus faible étaient par lui dotées de vélocité ; il armait les unes, et, pour celles auxquelles il donnait une nature désarmée, il imaginait en vue de leur sauvegarde quelque autre qualité : aux races, en effet, qu’il habillait en petite taille, c’était une fuite ailée ou un habitat souterrain qu’il distribuait ; celles dont il avait grandi la taille, c’était par cela même aussi qu’il les sauvegardait. De même, en tout, la distribution consistait de sa part à égaliser les chances, et, dans tout ce qu’il imaginait, il prenait ses précautions pour éviter qu’aucune race ne s’éteignit.
Mais, une fois qu’il leur eut donné le moyen d’échapper à de mutuelles destructions, voilà qu’il imaginait pour elles une défense commode à l’égard des variations de température qui viennent de Zeus : il les habillait d’une épaisse fourrure aussi bien que de solides carapaces, propres à les protéger contre le froid, mais capables d’en faire autant contre les brûlantes chaleurs ; sans compter que, quand ils iraient se coucher, cela constituerait aussi une couverture, qui pour chacun serait la sienne et qui ferait naturellement partie de lui-même ; il chaussait telle race de sabots de corne, telle autre de griffes solides et dépourvues de sang. En suite de quoi, ce sont les aliments qu’il leur procurait, différents pour les différentes races pour certaines l’herbe qui pousse de la terre, pour d’autres, les fruits des arbres, pour d’autres, des racines ; il y en a auxquelles il a accordé que leur aliment fût la chair des autres animaux, et il leur attribua une fécondité restreinte, tandis qu’il attribuait une abondante fécondité à celles qui se dépeuplaient ainsi, et que, par là, il assurait une sauvegarde à leur espèce.
Mais, comme (chacun sait cela) Epiméthée n’était pas extrêmement avisé, il ne se rendit pas compte que, après avoir ainsi gaspillé le trésor des qualités au profit des êtres privés de raison, il lui restait encore la race humaine qui n’était point dotée ; et il était embarrassé de savoir qu’en faire. Or, tandis qu’il est dans cet embarras, arrive Prométhée pour contrôler la distribution ; il voit les autres animaux convenablement pourvus sous tous les rapports, tandis que l’homme est tout nu, pas chaussé, dénué de couvertures, désarmé. déjà, était même arrivé cependant le jour où ce devait être le destin de l’homme, de sortir à son tour de la terre pour s’élever à la lumière. Alors Prométhée, en proie à l’embarras de savoir quel moyen il trouverait pour sauvegarder l’homme, dérobe à Héphaïstos et à Athéna le génie créateur des arts, en dérobant le feu (car, sans le feu, il n’y aurait moyen pour personne d’acquérir ce génie ou de l’utiliser) ; et c’est en procédant ainsi qu’il fait à l’homme son cadeau. Voilà donc comment l’homme acquit l’intelligence qui s’applique aux besoins de la vie. Mais l’art d’administrer les Cités, il ne le posséda pas !
Cet art en effet était chez Zeus. Mais il n’était plus possible alors à Prométhée de pénétrer dans l’acropole qui était l’habitation de Zeus, sans parler des redoutables gardes du corps que possédait Zeus. En revanche, il pénètre subrepticement dans l’atelier qui était commun à Athéna et à Hèphaïstos et où tous deux pratiquaient leur art, et, après avoir dérobé l’art de se servir du feu, qui est celui d’Hèphaïstos, et le reste des arts, ce qui est le domaine d’Athéna, il en fait présent à l’homme. Et c’est de là que résultent, pour l’espèce humaine, les commodités de la vie, mais, ultérieurement, pour Prométhée, une poursuite, comme on dit, du chef de vol, à l’instigation d’Epiméthée !
« Or, puisque l’homme a eu sa part du lot Divin, il fut, en premier lieu le seul des animaux à croire à des Dieux ; il se mettait à élever des autels et des images de Dieux. Ensuite, il eut vite fait d’articuler artistement les sons de la voix et les parties du discours. Les habitations, les vêtements, les chaussures, les couvertures, les aliments tirés de la terre, furent, après cela, ses inventions. Une fois donc qu’ils eurent été équipés de la sorte, les hommes, au début, vivaient dispersés : il n’y avait pas de cités ; ils étaient en conséquence détruits par les bêtes sauvages, du fait que, de toute manière, ils étaient plus faibles qu’elles ; et, si le travail de leurs arts était un secours suffisant pour assurer leur entretien, il ne leur donnait pas le moyen de faire la guerre aux animaux ; car ils ne possédaient pas encore l’art politique, dont l’art de la guerre est une partie.
Aussi cherchaient-ils à se grouper, et, en fondant des cités, à assurer leur salut. Mais, quand ils se furent groupés, ils commettaient des injustices les uns à l’égard des autres, précisément faute de posséder l’art d’administrer les cités ; si bien que, se répandant à nouveau de tous côtés, ils étaient anéantis. »
Platon, Protagoras, 320d-322c

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 La technique comme capacité de maîtrise

1 La technique : maîtrise théorique et maîtrise pratique

« Quand j’étais petit, et avant que j’eusse vu la mer, je croyais que les barques allaient toujours où le vent les poussait. Aussi, lorsque je vis comment l’homme de barre en usait avec les lois invariables et bridait le vent, je ne pris point coutume pour raison, il fallut comprendre. Le vrai dieu m’apparut, et je le nommai volonté. En même temps se montra la puissance et le véritable usage de l’intelligence subordonnée. La rame, le moulin, la pioche, le levier, l’arc, la fronde, tous les outils et les machines me ramenaient là; je voyais les idées à l’oeuvre, et la nature gouvernée par le dompteur de chevaux. C’est pourquoi je n’attends rien de ces grandes forces, aussi bien humaines sur lesquelles danse notre barque. Il s’agit premièrement de vouloir contre les forces; et deuxièmement il faut observer comment elles poussent, et selon quelles invariables lois. Plus je les sens aveugles et sans dessein aucun, mieux je m’y appuie; fortes, infatigables, bien plus puissantes que moi, elles ne me porteront que mieux là où je veux aller. Si je vire mal, c’est de ma faute. La moindre erreur se paye; et par oubli seulement de vouloir, me voilà épave pour un moment; mais le moindre savoir joint à l’invincible obstination me donne aussitôt puissance. »

ALAIN, Vigiles de l’esprit, I. « La ruse de l’homme », 25 mai 1921

2 La technique : maîtrise de la nature et maîtrise de soi

« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-àvis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, a!n de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modi!e, il modi!e sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêtons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n’est pas momentanée. L’oeuvre exige pendant toute sa durée, outre l’effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle même résulter que d’une tension constante de la volonté. Elle l’exige d’autant plus que, par son objet et son mode d’exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu’il se fait moins sentir à lui, comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles ; en un mot, qu’il est moins attrayant. »

Karl MARX, Le Capital, livre I, section 3, chapitre VII, I

 Remise en cause de la technique comme capacité de maîtrise

1 La maîtrise théorique ?: le point de vue de l’ouvrier et de l’utilisateur

« L’objet technique a fait son apparition dans un monde où les structures sociales et les contenus psychiques ont été formés par le travail : l’objet technique s’est donc introduit dans le monde du travail, au lieu de créer un monde technique ayant de nouvelles structures. La machine est alors connue et utilisée à travers le travail et non à travers le savoir technique ; le rapport du travailleur à la machine est inadéquat, car le travailleur opère sur la machine sans que son geste prolonge l’activité d’invention. […] L’homme connaît ce qui entre dans la machine et ce qui en sort, mais non ce qui s’y fait : en présence même de l’ouvrier s’accomplit une opération à laquelle l’ouvrier ne participe pas même s’il la commande ou la sert. Commander est encore rester extérieur à ce que l’on commande, lorsque le fait de commander consiste à déclencher selon un montage préétabli […]. Les objets techniques qui produisent le plus d’aliénation sont aussi ceux qui sont destinés à des utilisateurs ignorants. De tels objets techniques se dégradent progressivement : neufs pendant peu de temps, ils se dévaluent en perdant ce caractère, parce qu’ils ne peuvent que s’éloigner de leurs conditions de perfection initiale. Le plombage des organes délicats indique cette coupure entre le constructeur, qui s’identifie à l’inventeur, et l’utilisateur, qui acquiert l’usage de l’objet technique uniquement par un procédé économique ; la garantie concrétise le caractère économique pur de cette relation entre le constructeur et l’utilisateur ; l’utilisateur ne prolonge en aucune manière l’acte du constructeur ; par la garantie, il achète le droit d’imposer au constructeur une reprise de son activité si le besoin s’en fait sentir. « 

Gilbert SIMONDON, Du mode d’existence des objets techniques, 1958, éd. Aubier, p.249–251

2 La maîtrise pratique : comparaison de l’homme sauvage et de l’homme civilisé

« Le corps de l’homme sauvage étant le seul instrument qu’il connaisse, il l’emploie à divers usages, dont, par le défaut d’exercice, les nôtres sont incapables, et c’est notre industrie qui nous ôte la force et l’agilité que la nécessité l’oblige d’acquérir. S’il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si fortes branches ? S’il avait eu une fronde, lancerait-il de la main une pierre avec tant de raideur ? S’il avait eu une échelle, grimperait-il si légèrement sur un arbre ? S’il avait eu un cheval, serait-il si vite à la course ? Laissez à l’homme civilisé le temps de rassembler toutes ses machines autour de lui, on ne peut douter qu’il ne surmonte facilement l’homme sauvage; mais si vous voulez voir un combat plus inégal encore, mettez-les nus et désarmés vis-à-vis l’un de l’autre, et vous reconnaîtrez bientôt quel est l’avantage d’avoir sans cesse toutes ses forces à sa disposition, d’être toujours prêt à tout événement, et de se porter, pour ainsi dire, toujours tout entier avec soi. »

ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Première partie, éd. GF, p.174–175

3 La maitrise de soi?

voir texte de Marx sur le travail aliéné dans a catégorie « textes sur le travail »


1 La société de consommation : la vie subjuguée par les objets

« Il y a aujourd’hui tout autour de nous une espèce d’évidence fantastique de la consommation et de l’abondance, constituée par la multiplication des objets, des services, des biens matériels, et qui constitue une sorte de mutation fondamentale dans l’écologie de l’espèce humaine. À proprement parler, les hommes de l’opulence ne sont plus tellement environnés, comme ils le furent de tout temps, par d’autres hommes que par des OBJETS. Leur commerce quotidien n’est plus tellement celui de leurs semblables que statistiquement selon une courbe croissante, la réception et la manipulation de biens et de messages, depuis l’organisation domestique très complexe et ses dizaines d’esclaves techniques jusqu’au « mobilier urbain » et toute la machinerie matérielle des communications et des activités professionnelles, jusqu’au spectacle permanent de la célébration de l’objet dans la publicité et les centaines de messages journaliers venus des mass media, du fourmillement mineur des gadgets vaguement obsessionels jusqu’aux psychodrames symboliques qu’alimentent les objets nocturnes qui viennent nous hanter jusque dans nos rêves. Les concepts d’« environnement », d’ « ambiance » n’ont sans doute une telle vogue que depuis que nous vivons moins, au fond, à proximité d’autres hommes, dans leur présence et dans leur discours, que sous le regard muet d’objets obéissants et hallucinants qui nous répètent toujours le même discours, celui de notre puissance médusée, de notre abondance virtuelle, de notre absence les uns aux autres. Comme l’enfant-loup devient loup à force de vivre avec eux, ainsi nous devenons lentement fonctionnels nous aussi. Nous vivons le temps des objets : je veux dire que nous vivons à leur rythme et selon leur succession incessante. C’est nous qui les regardons aujourd’hui naître, s’accomplir et mourir alors que, dans toutes les civilisations antérieures, c’étaient les objets, instruments ou monuments pérennes, qui survivaient aux générations d’hommes. »

Jean BAUDRILLARD, La société de consommation, 1970, éd. Denoël,p.17-18

2 La technique modifie notre rapport aux choses : le cas de la télévision

« L’image […] ignore l’énoncé négatif. Un non-arbre, une non-venue, une absence peuvent se dire, non se montrer. Un interdit, une possibilité, un programme ou un projet — tout ce qui nie ou dépasse le réel effectif — ne passent pas à l’image. Une !guration est par dé!nition pleine et positive. […] L’image ne peut montrer que des individus particuliers dans des contextes particuliers, non des catégories ou des types. Elle ignore l’universel. […] La France, l’Humanité, le Capital ou la Bourgeoisie comme la Justice oul’Instruction publique ne passeront jamais au J.T. […] L’image ignore les opérateurs syntaxiques de la disjonction (ou bien… ou bien) et de l’hypothèse (si… alors). subordinations, les rapports de cause à effet comme de contradiction. Les enjeux d’une négociation sociale ou diplomatique — sa raison d’être concrète en somme — sont, pour l’image, des abstractions. Non le visage des négociateurs, ses !gurants. L’intrigue compte moins que l’acteur. L’image ne peut procéder que par juxtaposition et addition, sur un seul plan de réalité, sans possibilité de métaniveau logique. La pensée par image n’est pas illogique mais alogique. Elle a forme de mosaïque, sans le relief à plusieurs étages d’une syntaxe. L’image enfin ignore les marqueurs de temps. On ne peut qu’en être le contemporain. Ni en avance, ni en retard. La durée ? Une succession linéaire de moments présents équivalents les uns aux autres. Le duratif («Longtemps, je me suis couché de bonne heure »), l’optatif (« Levez-vous vite, orages désirés… »), le fréquentatif (« Il m’arrivait souvent de… »), le futur antérieur ou le passé composé n’ont pas d’équivalent visuel direct (du moins sans l’aide d’une voix off). Ces quatre déficits sont des faits objectifs, non des jugements de valeurs. Et tout l’art du cinéma consiste à les «tourner ». Leur fusion cristallise une subjectivité collective. […] On s’accorde à dire les jeunes générations « delestées de tout endoctrinement », « privées de tout préjugé », « éloignées de tout catéchisme » et « solidement adossées au réel ». C’est vraisemblable mais n’ont-elles pas, ce faisant, substitué un catéchisme à un autre ? À savoir les dogmes et préjugés de l’image-vidéo à ceux du texteimprimé ? L’audiovisuel n’a pas besoin de catéchiser pour faire doctrine. Le primat du spontané sur le réfléchi, de l’individu sur le collectif, l’écroulement des utopies et des grands récits, la promotion du pur présent, le replisur le privé, la glori!cation du corps, etc. : il n’est pas une seule des caractéristiques tant vantées ou décriées de cette nouvelle mentalité collective qui ne puisse s’interpréter comme un très banal effet de visuel.Ce par quoi nous voyons le monde, construit  simultanément le monde et le sujet qui le perçoit. […] L’inaptitude à la négation formera des esprits positifs, ouverts au bon côté des choses, prenant le monde à bras le-corps, sans les vaines négativités de jadis. Attentifs à leur environnement immédiat, soucieux de leur équilibre privé, bons pères et bons époux. Mais aussi des esprits conservateurs, moins disposés à changer le monde qu’à s’y faire une place, portés à un scepticisme de bon aloi par un « au fond, tout cela revient au même ». Le défaut de valeurs d’opposition ou de dépassement produit en effet l’équivalence généralisées des réalités exhibées, chacune chassant l’autre et se valant toutes. […]   L’inaptitude à la généralité formera des individus attentifs aux individus, « soucieux de la singularité des êtres » (Pierre Lévy) et des situations, plus épris de charité concrète que d’une abstraite justice. Des personnes plus ouvertes, disponibles et qui osent dire « je » […]. Mais plus vulnérables et influençables aussi, car livrés à eux-mêmes, sans amarres ni références symboliques. Fascinés par la réussite individuelle, arrivistes et cyniques, incapables de sacrifices, ne croyant en rien sinon à l’argent, et surtout pas dans la la Loi, expression de la volonté générale. Un seul évangile : l’ego. Des égoïstes au bon coeur. Ce sont les mêmes. […]L’inaptitude à la mise en ordre : des êtres « conscients de l’ambiguïté du réel », préférant l’éclectisme à l’esprit de système, manoeuvrant souplement dans les situations floues, affranchis des mots creux qui ont fait tant demal (Révolution, Nation, Prolétariat, République, etc.) […]. Des esprits déstructurés, dépourvus d’esprit critique, crédules, dociles et passifs, sans exigence ni rigueur. Ce sont les mêmes.L’inaptitude à la flexion temporelle : des êtres immergés dans leur temps, vivant intensément l’instant, épanouis, valorisant mieux l’éphémère, sensibles aux valeurs locales et de proximité, attachés au « micro » et au « concret », aptes aux engagements rapides. Mais des êtres sans mémoire ni recul intérieur devant l’événement, aussi peu enclins au respect de la parole donnée hier qu’à la préparation méticuleuse des lendemains. Qui veulent tout ettout de suite. […]  Chaque époque de l’esprit, chaque milieu de transmission a sans doute ses critères d’intelligence. Malraux en distinguait trois : « L’intelligence, c’est la destruction de la comédie, plus le jugement, plus l’esprit hypothétique.»  Aucune de ces opérations ne peut se faire en images, ni par elles. »

Régis DEBRAY, Vie et mort de l’image, éd. Gallimard, 1992, p.347-351


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