textes complémentaires sur le travail

Posté par Valériemarchand le 14 septembre 2008

 

« Le travail est la meilleure et la pire des choses ; la meilleure, s’il est libre, la pire, s’il est serf. J’appelle libre au premier degré le travail réglé par le travailleur lui-même, d’après son savoir propre et selon l’expérience, comme d’un menuisier qui fait une porte. Mais il y a de la différence si la porte qu’il fait est pour son propre usage, car c’est alors une expérience qui a de l’avenir ; il pourra voir le bois à l’épreuve, et son œil se réjouira d’une fente qu’il avait prévue. Il ne faut point oublier cette fonction d’intelligence qui fait des passions si elle ne fait des portes. Un homme est heureux dès qu’il reprend des yeux les traces de son travail et les continue, sans autre maître que la chose, dont les leçons sont aujourd’hui bien reçues. Encore mieux si l’on construit le bateau sur lequel on naviguera ; il y a une reconnaissance à chaque coup de barre, et les moindres soins sont retrouvés. On voit quelquefois dans les banlieues des ouvriers qui se font une maison peu à peu, selon les matériaux qu’ils se procurent et selon le loisir ; un palais ne donne pas tant de bonheur ; encore le vrai bonheur du prince est il de bâtir selon ses plans ; mais heureux par-dessus tout celui qui sent la trace de son coup de marteau sur le loquet de sa porte. La peine alors fait justement le plaisir ; et tout homme préfèrera un travail difficile, où il invente et se trompe à son gré, à un travail tout uni, mais selon les ordres. Le pire travail est celui que le chef vient troubler ou interrompre. La plus malheureuse des créatures est la bonne à tout faire, quand on la détourne de ses couteaux pour la mettre au parquet ; mais les plus énergiques d’entre elles conquièrent l’empire sur leurs travaux et se font ainsi un bonheur. L’agriculture est don le plus agréable des travaux, dès que l’on cultive son propre champ. La rêverie va continuellement au travail, aux effets, du travail commencé au travail continué ; le gain même n’est pas si présent ni si continuellement perçu que la terre elle-même, ornée des marques de l’homme. C’est un plaisir démesuré que de charroyer à l’aise sur des cailloux que l’on a mis. Et l’on se passe encore bien des profits si l’on est assuré de travailler toujours sur le même coteau. C’est pourquoi le serf attaché à la terre était mois serf qu’un autre. Toute domesticité est supportée, dès qu’elle a pouvoir sur son propre travail et certitude de durée. En suivant ses règles, il est facile d’être bien servi, et même de vivre au travail des autres. Seulement le maître s’ennuiera, d’où le jeu et les filles d’opéra. C’est toujours par l’ennui et ses folies que l’ordre social est rompu. Les hommes d’aujourd’hui ne diffèrent pas beaucoup des Goths, des Francs, des Alamans, et des autres pillards redoutables. Le tout est qu’ils ne s’ennuient point. Ils ne s’ennuieront point s’ils travaillent du matin au soir selon leur propre volonté. C’est ainsi qu’une agriculture massive réduit à des mouvements en quelque sorte ciliaires l’agitation des ennuyés. Mais il faut convenir que la fabrication en série n’offre point les mêmes ressources. Il faudrait marier l’industrie à l’agriculture comme on marie la vigne à l’ormeau. Toute usine serait campagnarde ; tout ouvrier d’usine serait propriétaire d’un bien au soleil et cultiverait lui-même. Cette nouvelle salente compenserait l’esprit remuant par l’esprit rassis. Ne voit-on pas un essai de ce genre dans le maigre jardin de l’aiguilleur, qui fleurit sur les rives du trafic aussi obstinément que l’herbe pousse entre les pavés ? »

ALAIN

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 » Plus proche, également décisif peut-être, voici un autre événement non moins menaçant. C’est l’avènement de l’automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l’asservissement à la nécessité. Là, encore, c’est un aspect fondamental de la condition humaine qui est en jeu, mais la révolte, le désir d’être délivré des peines du labeur ne sont pas modernes, ils sont aussi vieux que l’histoire. Le fait même d’être affranchi du travail n’est pas nouveau non plus ; il comptait jadis parmi les privilèges les plus solidement établis de la minorité. A cet égard, il semblerait simplement qu’on s’est servi du progrès scientifique et technique pour accomplir ce dont toutes les époques avaient rêvé sans pouvoir y parvenir. […] L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. Le souhait se réalise donc, comme dans les contes de fées, au moment où il ne peut que mystifier. C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme. Même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et, parmi les intellectuels, il ne reste plus que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des ouvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire.  »

Hannah ARENDT, La condition de l’homme moderne

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