complément du cours : l’exemple du repas

Posté par Valériemarchand le 5 septembre 2008

 

Complément du cours sur la thèse culturaliste

Distinction nature et seconde nature

Ce qui se dégage de nos analyses jusqu’ici, c’est que le terme « nature » prend un double sens en ce qui concerne les Hommes.

Il faut distinguer :

La nature :  les données biologiques, le patrimoine génétique humain de l’individu qui le fait appartenir à l’espèce humaine.

La seconde nature : c’est-à-dire l’ensemble de ce qui a été acquis par l’individu et qui, avec l’habitude,  devient normal pour lui , comme « naturel ». Le vernis culturel que nous avons est notre seconde nature, elle nous est naturelle. Notre langue maternelle, nous la pratiquons naturellement, facilement, elle nous semble normale, c’est pour nous une seconde nature de la parler. Seconde nature car elle vient après les données biologiques, ensuite.

Exemple : « pour lui, mentir est une seconde nature ».

Cela signifie qu’il ment « comme il respire » (processus le plus naturel), qu’il « est un menteur-né ». Mais ces métaphores sont trompeuses.

En effet, cela ne signifie pas qu’il est né réellement menteur (de telle sorte qu’on pourrait pouvoir le diagnostiquer éventuellement). Non. C’est qu’il l’est devenu, qu’il a pris l’habitude de mentir souvent. Et que cet exercice répété l’a conduit à mentir de manière convaincante et qu’il ne peut plus s’empêcher de mentir.

L’humanité est donc, pour nous, une seconde nature, ou encore une culture que nous  avons intériorisée par la vie sociale, les apprentissages, l’exercice, l’habitude, de manière insensible, inconsciente la plupart du temps.

Problème traité

Tout le problème provient du fait que cette seconde nature, acquise, passe souvent, du fait de l’habitude et de sa généralité, pour une première nature. Nos données culturelles sont tellement bien assimilées qu’on ne pense généralement pas qu’elles sont contingentes (auraient très bien pu ne pas être : enfants sauvages ; ou être différentes de ce qu’elles sont : autre culture). Nous avons spontanément tendance à trouver nos conditionnements normaux, naturels, comme nécessaires.

La philosophie, puis l’anthropologie ou la sociologie, les sciences humaines et sociales sont là pour nous rappeler que ce que nous faisons n’est pas naturel, ne va pas de soi, mais est culturel, acquis.

Le repas

La civilisation des mœurs, Norbert Elias, presses pocket.

  1. Thèse du texte :

Dans ce texte, Elias conteste l’idée courante selon laquelle notre manière de manger serait toute naturelle, c’est-à-dire résulterait d’une adaptation pure et simple à un ensemble de contraintes physiques. Autrement dit, nous mangerions de telle façon parce que ce serait naturellement plus facile, plus simple, plus commode, plus pratique ou plus logique (rationnel).

« Rien dans les manières de table ne « va de soi », rien ne peut être considéré comme le résultat d’un « sentiment de gêne » naturel »

  1. Explication :

Si c’était le cas, c’est-à-dire dans l’hypothèse où notre manière de manger était entièrement déterminée par l’adaptation à notre constitution physique et notre milieu, alors, nous mangerions face contre terre, un peu à la manière des animaux, ainsi que nous le montrent tous des enfants sauvages observés. Inutile de préciser qu’aucun d’entre eux n’a ressenti le besoin de manger assis à une table avec des couverts ou même un récipient ; aucun d’entre eux n’a ressenti de « sentiment de gêne naturelle » en mastiquant la bouche grande ouverte.

Bref, selon Elias, manger est un acte de part en part culturel.

  1. Nuance : distinction besoin / satisfaction

Bien sûr, le besoin de manger est naturel. En effet, il est nécessaire pour permettre la survie tout être vivant, homme compris. En cela, la fonction nutritive est naturelle et rapproche universellement les Hommes des autres espèces vivantes, animales ou végétales.

Cependant, et c’est là-dessus que Elias insiste, ce qui distingue les Hommes de tout les autres êtres vivants, c’est que la manière de satisfaire ces besoins naturels est intégralement culturelle. Ce qui distingue l’homme de l’animal , c’est qu’il invente de nouvelles façons de faire des choses naturelles ; Il les raffine, les complique, les améliore, les perfectionne aussi (cf : Rousseau).

Les besoins naturels ne sont que la matière sur laquelle la culture travaille et qu’elle transforme. La culture consiste dans le fait de donner une forme humaine à des activités naturelles.

Manger est une activité nécessaire universelle, mais la forme que prend cette activité dans les sociétés humaines est très variable et dépend d’usages élaborés, inventés…

A partir de la même matière (se nourrir), les communautés humaines constituent des formes rituelles variées et codifiées (manger). Les uns assis par terre avec les mains, les autres à table sur des chaises, sur des tables basses, avec des baguettes… Et toutes sont des manières culturelles qui semblent normales aux uns et anormales ou illogiques, peu commodes aux autres.

  1. L’irrationalité des usages

Autrement dit, tout dans notre manière de manger provient d’une éducation destinée à faire intégrer des règles pour manger qui ont été fixées au fil de l’histoire par des volontés humaines arbitraires.

Arbitraire : signifie ici « qui dépend de la seule volonté libre d’une personne ou d’un groupe de personnes ». Arbitrer : décider, opter, trancher quand des raisons sont équivalentes. Cela signifie que la nature n’oblige rien ici. La volonté humaine n’est en rien contrainte par la nature dans son choix.

Ainsi pour l’usage de la fourchette et de la cuiller, qui nous semblent, non seulement aller de soi, mais encore être la manière la plus adaptée, logique, simple pour manger. Pourtant, Elias affirme, en renvoyant son lecteur à l’histoire (évolution) des manières de manger :

« Ni la cuiller, ni la fourchette n’ont été inventées un jour, comme un outil technique, avec une finalité et un mode d’emploi détaillé…tâtonnement »

De fait, par exemple, la cuiller ne fut pas inventée forcément comme instrument individuel pour manger, mais pouvait simplement servir à cuisiner, touiller les préparations cuites.

D’autre part, le mode d’emploi de la cuiller ne va pas non plus de soi (la preuve, on doit l’apprendre) :

« La cuiller à potage n’est pas tenue en France comme en Angleterre voir en Amérique. Chez nous, on met le potage en bouche par le bout de la cuiller, ailleurs avec le côté » JC. Lebensztejn.

De même l’usage de la fourchette est très récent. Jusqu’au XVI ème siècle, c’était considéré comme extravagant, anormal de s’en servir. C’est la bourgeoisie qui en répand l’usage (sceptre bourgeois : auparavant, on pouvait piquer les viandes au couteau, cela devient interdit ensuite).

Non seulement les usages ne sont pas impérieusement commandés par la nature, mais il n’y a, de surcroît, aucune rationalité dans les usages pour manger qui sont souvent plus le fruit de l’imagination :

« (…) prendre les liquides uniquement avec la cuiller » n’est pas plus « raisonnable » qu’un autre mode de boisson.

  1. Une Histoire lente

L’évolution n’est donc pas guidée par une logique d’ensemble mais intègre toutes sortes de décisions, parfois fantasques. Par conséquent, nos manières de table sont plutôt le résultat d’une très lente évolution.

Ce sont les modes, les usages en vogue (parfois excentriques, par volonté de se distinguer), qui sont responsables de l’élaboration des mœurs de table, non pas la réflexion rationnelle destinée à satisfaire au mieux la nature. Il n’y a aucune rationalité dans les usages pour manger qui sont souvent plus le fruit de l’imagination d’un groupe social qui se répand pour diverses raisons. L’évolution est donc très lente, au gré de la diffusion des modes :

« La moindre coutume de ce rituel flottant est l’aboutissement d’une évolution infiniment lente. (…) chaque geste, la manière de tenir et de manipuler le couteau, la cuiller ou la fourchette sont soumis à des normes élaborées pas à pas. »

  1. Récapitulation des acquis :

 Rien n’est naturel dans nos façons de manger, tout est codifié, régulé, normé. Le normal résulte d’une normalisation préalable.

 Cette normalisation peut intégrer de nombreux éléments irrationnels. Il n’y a pas de logique naturelle de l’art de manger.

 Elle se déroule sur un temps long par petites modifications insensibles dont certaines seulement se perpétuent pour des raisons obscures.

  1. Manières de tables de JC. Lebensztejn

On pourrait multiplier à volonté les exemples de variation spatio-temporelle des manières de manger chez les humains. On trouve de bons exemples chez Jean-Claude Lebensztejn, dans Manières de table (Bayard, 2004).

Citons par exemple la manière de partager le pain. Faut-il le rompre ou le couper au couteau ?

On peut penser que couper au couteau est plus recommandé parce que c’est plus hygiénique, propre par exemple. Mais souvenons-nous de la leçon de N. Elias : aucune logique dans tout cela ! Ou très peu. Dans les milieux aristocratiques du XIX ème siècle, chez les nobles, il était obligatoire de rompre le pain à la main. Pourquoi ? Parce que le couper au couteau comportait le risque, le danger, de projeter quelque miette de pain sur les épaules d’une voisine ou pire, dans son œil. Ici, c’est raison contre raison. C’est la coutume qui… tranche.

Mais ce que Lebensztejn analyse très bien, c’est que la plupart des usages et des codes du repas sont destinés à dissimuler le fait même que l’on est en train de satisfaire un besoin naturel. Autrement dit, les manières de tables n’ont rien de naturel car elles constituent autant de formes inventées précisément pour cacher, pour fuir, effacer la nature. Elles sont par conséquent définie par opposition à la nature.

En occident particulièrement on cherche à occulter la corps animal :

Il faut cacher les dents, la langue, déglutir sans bruit, bien se tenir…

Il ne faut pas manger la bouche ouverte, se curer les dents à table, gargouiller, se jeter sur la nourriture, jouer avec la nourriture…

Les mauvaises manières sont des manières référées aux animaux :

Manger comme un porc

Ronger les os comme un chien

Bref, tout est fait pour montrer que le repas est un rituel social, spirituel, qui rassemble des personnes humaines conscientes de ce qu’elles font, qui se maîtrisent, qui « savent se tenir ».

Publié dans complément sur thèse culturaliste, La Culture | Commentaires fermés

 

la Voie du Milieu |
Nos Défunts |
Escale à sougueur |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Commune de BONNAUD
| paspor
| Chroniques du quotidien