Débat : toutes les civilisations se valent-elles

Posté par Valériemarchand le 24 février 2012

à lire sur le monde.fr : toutes-les-civilisations-se-valent-elles_1647192_3232.html

Publié dans IEP PARIS, La Culture | Pas de Commentaire »

A lire sur Mezetulle : « l’inculture comme valeur »

Posté par Valériemarchand le 15 février 2012

en ligne sur Mezetulle, blog de Catherine Kintzler

De l’inutilité du savoir
Réflexions sur le bannissement de la culture au sein de l’institution scolaire
par Guy Desbiens en collaboration avec Albert-Jean Mougin

http://www.mezetulle.net/article-de-l-inutilite-du-savoir-et-de-l-inculture-par-g-desbiens-et-a-j-mougin-99369767.html

article-de-l-inutilite-du-savoir-et-de-l-inculture-par-g-desbiens-et-a-j-mougin-99369767.html

Publié dans IEP PARIS, La Culture | Pas de Commentaire »

Un article de Françoise héritier : « M. Guéant est relativiste »

Posté par Valériemarchand le 11 février 2012

francoise-heritier-m-gueant-est-relativiste_1642156_823448.html

Publié dans IEP PARIS, La Culture | 1 Commentaire »

Pourquoi évoquer « la supériorité d’une civilisation »?

Posté par Valériemarchand le 7 février 2012

vive-la-symbiose-des-cultures_1639966_3232.html, par Edgar Morin

Publié dans IEP PARIS, La Culture | Pas de Commentaire »

complément du cours : l’exemple du repas

Posté par Valériemarchand le 5 septembre 2008

 

Complément du cours sur la thèse culturaliste

Distinction nature et seconde nature

Ce qui se dégage de nos analyses jusqu’ici, c’est que le terme « nature » prend un double sens en ce qui concerne les Hommes.

Il faut distinguer :

La nature :  les données biologiques, le patrimoine génétique humain de l’individu qui le fait appartenir à l’espèce humaine.

La seconde nature : c’est-à-dire l’ensemble de ce qui a été acquis par l’individu et qui, avec l’habitude,  devient normal pour lui , comme « naturel ». Le vernis culturel que nous avons est notre seconde nature, elle nous est naturelle. Notre langue maternelle, nous la pratiquons naturellement, facilement, elle nous semble normale, c’est pour nous une seconde nature de la parler. Seconde nature car elle vient après les données biologiques, ensuite.

Exemple : « pour lui, mentir est une seconde nature ».

Cela signifie qu’il ment « comme il respire » (processus le plus naturel), qu’il « est un menteur-né ». Mais ces métaphores sont trompeuses.

En effet, cela ne signifie pas qu’il est né réellement menteur (de telle sorte qu’on pourrait pouvoir le diagnostiquer éventuellement). Non. C’est qu’il l’est devenu, qu’il a pris l’habitude de mentir souvent. Et que cet exercice répété l’a conduit à mentir de manière convaincante et qu’il ne peut plus s’empêcher de mentir.

L’humanité est donc, pour nous, une seconde nature, ou encore une culture que nous  avons intériorisée par la vie sociale, les apprentissages, l’exercice, l’habitude, de manière insensible, inconsciente la plupart du temps.

Problème traité

Tout le problème provient du fait que cette seconde nature, acquise, passe souvent, du fait de l’habitude et de sa généralité, pour une première nature. Nos données culturelles sont tellement bien assimilées qu’on ne pense généralement pas qu’elles sont contingentes (auraient très bien pu ne pas être : enfants sauvages ; ou être différentes de ce qu’elles sont : autre culture). Nous avons spontanément tendance à trouver nos conditionnements normaux, naturels, comme nécessaires.

La philosophie, puis l’anthropologie ou la sociologie, les sciences humaines et sociales sont là pour nous rappeler que ce que nous faisons n’est pas naturel, ne va pas de soi, mais est culturel, acquis.

Le repas

La civilisation des mœurs, Norbert Elias, presses pocket.

  1. Thèse du texte :

Dans ce texte, Elias conteste l’idée courante selon laquelle notre manière de manger serait toute naturelle, c’est-à-dire résulterait d’une adaptation pure et simple à un ensemble de contraintes physiques. Autrement dit, nous mangerions de telle façon parce que ce serait naturellement plus facile, plus simple, plus commode, plus pratique ou plus logique (rationnel).

« Rien dans les manières de table ne « va de soi », rien ne peut être considéré comme le résultat d’un « sentiment de gêne » naturel »

  1. Explication :

Si c’était le cas, c’est-à-dire dans l’hypothèse où notre manière de manger était entièrement déterminée par l’adaptation à notre constitution physique et notre milieu, alors, nous mangerions face contre terre, un peu à la manière des animaux, ainsi que nous le montrent tous des enfants sauvages observés. Inutile de préciser qu’aucun d’entre eux n’a ressenti le besoin de manger assis à une table avec des couverts ou même un récipient ; aucun d’entre eux n’a ressenti de « sentiment de gêne naturelle » en mastiquant la bouche grande ouverte.

Bref, selon Elias, manger est un acte de part en part culturel.

  1. Nuance : distinction besoin / satisfaction

Bien sûr, le besoin de manger est naturel. En effet, il est nécessaire pour permettre la survie tout être vivant, homme compris. En cela, la fonction nutritive est naturelle et rapproche universellement les Hommes des autres espèces vivantes, animales ou végétales.

Cependant, et c’est là-dessus que Elias insiste, ce qui distingue les Hommes de tout les autres êtres vivants, c’est que la manière de satisfaire ces besoins naturels est intégralement culturelle. Ce qui distingue l’homme de l’animal , c’est qu’il invente de nouvelles façons de faire des choses naturelles ; Il les raffine, les complique, les améliore, les perfectionne aussi (cf : Rousseau).

Les besoins naturels ne sont que la matière sur laquelle la culture travaille et qu’elle transforme. La culture consiste dans le fait de donner une forme humaine à des activités naturelles.

Manger est une activité nécessaire universelle, mais la forme que prend cette activité dans les sociétés humaines est très variable et dépend d’usages élaborés, inventés…

A partir de la même matière (se nourrir), les communautés humaines constituent des formes rituelles variées et codifiées (manger). Les uns assis par terre avec les mains, les autres à table sur des chaises, sur des tables basses, avec des baguettes… Et toutes sont des manières culturelles qui semblent normales aux uns et anormales ou illogiques, peu commodes aux autres.

  1. L’irrationalité des usages

Autrement dit, tout dans notre manière de manger provient d’une éducation destinée à faire intégrer des règles pour manger qui ont été fixées au fil de l’histoire par des volontés humaines arbitraires.

Arbitraire : signifie ici « qui dépend de la seule volonté libre d’une personne ou d’un groupe de personnes ». Arbitrer : décider, opter, trancher quand des raisons sont équivalentes. Cela signifie que la nature n’oblige rien ici. La volonté humaine n’est en rien contrainte par la nature dans son choix.

Ainsi pour l’usage de la fourchette et de la cuiller, qui nous semblent, non seulement aller de soi, mais encore être la manière la plus adaptée, logique, simple pour manger. Pourtant, Elias affirme, en renvoyant son lecteur à l’histoire (évolution) des manières de manger :

« Ni la cuiller, ni la fourchette n’ont été inventées un jour, comme un outil technique, avec une finalité et un mode d’emploi détaillé…tâtonnement »

De fait, par exemple, la cuiller ne fut pas inventée forcément comme instrument individuel pour manger, mais pouvait simplement servir à cuisiner, touiller les préparations cuites.

D’autre part, le mode d’emploi de la cuiller ne va pas non plus de soi (la preuve, on doit l’apprendre) :

« La cuiller à potage n’est pas tenue en France comme en Angleterre voir en Amérique. Chez nous, on met le potage en bouche par le bout de la cuiller, ailleurs avec le côté » JC. Lebensztejn.

De même l’usage de la fourchette est très récent. Jusqu’au XVI ème siècle, c’était considéré comme extravagant, anormal de s’en servir. C’est la bourgeoisie qui en répand l’usage (sceptre bourgeois : auparavant, on pouvait piquer les viandes au couteau, cela devient interdit ensuite).

Non seulement les usages ne sont pas impérieusement commandés par la nature, mais il n’y a, de surcroît, aucune rationalité dans les usages pour manger qui sont souvent plus le fruit de l’imagination :

« (…) prendre les liquides uniquement avec la cuiller » n’est pas plus « raisonnable » qu’un autre mode de boisson.

  1. Une Histoire lente

L’évolution n’est donc pas guidée par une logique d’ensemble mais intègre toutes sortes de décisions, parfois fantasques. Par conséquent, nos manières de table sont plutôt le résultat d’une très lente évolution.

Ce sont les modes, les usages en vogue (parfois excentriques, par volonté de se distinguer), qui sont responsables de l’élaboration des mœurs de table, non pas la réflexion rationnelle destinée à satisfaire au mieux la nature. Il n’y a aucune rationalité dans les usages pour manger qui sont souvent plus le fruit de l’imagination d’un groupe social qui se répand pour diverses raisons. L’évolution est donc très lente, au gré de la diffusion des modes :

« La moindre coutume de ce rituel flottant est l’aboutissement d’une évolution infiniment lente. (…) chaque geste, la manière de tenir et de manipuler le couteau, la cuiller ou la fourchette sont soumis à des normes élaborées pas à pas. »

  1. Récapitulation des acquis :

 Rien n’est naturel dans nos façons de manger, tout est codifié, régulé, normé. Le normal résulte d’une normalisation préalable.

 Cette normalisation peut intégrer de nombreux éléments irrationnels. Il n’y a pas de logique naturelle de l’art de manger.

 Elle se déroule sur un temps long par petites modifications insensibles dont certaines seulement se perpétuent pour des raisons obscures.

  1. Manières de tables de JC. Lebensztejn

On pourrait multiplier à volonté les exemples de variation spatio-temporelle des manières de manger chez les humains. On trouve de bons exemples chez Jean-Claude Lebensztejn, dans Manières de table (Bayard, 2004).

Citons par exemple la manière de partager le pain. Faut-il le rompre ou le couper au couteau ?

On peut penser que couper au couteau est plus recommandé parce que c’est plus hygiénique, propre par exemple. Mais souvenons-nous de la leçon de N. Elias : aucune logique dans tout cela ! Ou très peu. Dans les milieux aristocratiques du XIX ème siècle, chez les nobles, il était obligatoire de rompre le pain à la main. Pourquoi ? Parce que le couper au couteau comportait le risque, le danger, de projeter quelque miette de pain sur les épaules d’une voisine ou pire, dans son œil. Ici, c’est raison contre raison. C’est la coutume qui… tranche.

Mais ce que Lebensztejn analyse très bien, c’est que la plupart des usages et des codes du repas sont destinés à dissimuler le fait même que l’on est en train de satisfaire un besoin naturel. Autrement dit, les manières de tables n’ont rien de naturel car elles constituent autant de formes inventées précisément pour cacher, pour fuir, effacer la nature. Elles sont par conséquent définie par opposition à la nature.

En occident particulièrement on cherche à occulter la corps animal :

Il faut cacher les dents, la langue, déglutir sans bruit, bien se tenir…

Il ne faut pas manger la bouche ouverte, se curer les dents à table, gargouiller, se jeter sur la nourriture, jouer avec la nourriture…

Les mauvaises manières sont des manières référées aux animaux :

Manger comme un porc

Ronger les os comme un chien

Bref, tout est fait pour montrer que le repas est un rituel social, spirituel, qui rassemble des personnes humaines conscientes de ce qu’elles font, qui se maîtrisent, qui « savent se tenir ».

Publié dans complément sur thèse culturaliste, La Culture | Commentaires fermés

textes sur la culture

Posté par Valériemarchand le 1 septembre 2008

 

Textes sur la culture

« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’Homme et la nature. L’Homme y joue lui-même le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s’assimiler les matières en leur donnant une forme utile à la vie. (…) Notre point de départ, c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’Homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté du meilleur architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. »

Karl Marx Le Capital (livre I, chapitre III),

________________________________________________________

« Nos sensations les plus intimes, les plus insaisissables, les limites de nos perceptions, nos gestes les plus élémentaires, la forme même de notre corps et bien d’autres traits relèvent d’un environnement social et culturel particulier. Les modalités d’expression corporelles de l’enfant pris en charge par l’animal disent avec éloquence combien nous sommes modelés par notre milieu d’insertion en dépit de notre sentiment d’autonomie et de spontanéité. »

David Le Breton, Anthropologie des émotions, éd. Payot, pp. 19-20.

« Les enfants sauvages nous enseignent à leur manière qu’à l’intérieur d’une société, les dispositions corporelles sont loin de toutes s’actualiser. Chaque individu, héritier d’une histoire personnelle située dans un temps et un lieu donnés, ne réalise de son expérience personnelle qu’une infime parcelle de l’étendue des possibles. Ces enfants de confins illustrent également la part fondatrice du milieu et de l’éducation dans ce domaine de la vie organique qui paraît le plus échapper aux influences extérieures : les perceptions sensorielles, le domaine des sentiments et des émotions par exemple. »

David Le Breton, Anthropologie des émotions, éd. Payot, p. 32.

____________________________________________________________________________________

« Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions  laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation c’est la faculté de se perfectionner; faculté qui, à l’aide des circonstances développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile ?

N’est-ce point qu’il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme, reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents, tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? Il serait triste pour nous d’être forcés de convenir que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l’homme ; que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents ; que c’est elle, qui faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même, et de la nature.

ROUSSEAU
Discours sur l’origine et les fondements
de l’Inégalité parmi les Hommes
, Première Partie

—————————————————————————————————————————- 

L’usage qu’un homme fera de son corps est transcendant à l’égard de ce corps comme être simplement biologique. Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d’embrasser dans l’amour que d’appeler table une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions . Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait « naturels » et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra dire, en ce sens qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doivent quelque chose à l’être simplement biologique — et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque qui pourraient servir à définir l’homme. Déjà, la simple présence d’un être vivant transforme le monde physique, fait apparaître ici des « nourritures », ailleurs une « cachette », donne aux « stimuli » un sens qu’ils n’avaient pas.

Maurice Merleau-Ponty

 Phénoménologie de la Perception, I, 6, éd. Gallimard, coll « tel », pp. 220-221


    « La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchis depuis longtemps d’une direction étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit si facile à d’autres de se poser en tuteurs des premiers. Il est aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre, qui me tient lieu d’entendement, un directeur, qui me tient lieu de conscience, un médecin, qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (…) tiennent aussi pour très dangereux ce pas en .avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui, très aimablement, ont pris sur eux d’exercer une haute fonction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail, et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermés, ils leur montrent le danger qui les menace, si elles essaient de s’aventurer seules au-dehors. Or ce danger n’est pas vraiment si grand; car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte détourne ordinairement d’en refaire l’essai. Il est donc difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité, qui est presque devenue pour lui nature ».

KANT, Qu’est-ce que les Lumières?

——————————————————————————————————————————————–

« L’Homme est la seule créature qui soit susceptible d’éducation. Par éducation l’on entend les soins (le traitement, l’entretien) que réclame son enfance, la discipline qui le fait homme, enfin l’instruction avec la culture. Sous ce triple rapport, il est nourrisson, élève, et écolier.

    Aussitôt que les animaux commencent à sentir leurs forces, ils les emploient régulièrement, c’est-à-dire d’une manière qui ne leur soit point nuisible à eux-mêmes. Il est curieux en effet de voir comment, par exemple, les jeunes hirondelles, à peine sorties de leur œuf et encore aveugles, savent s’arranger de manière à faire tomber leurs excréments hors de leur nid. Les animaux n’ont donc pas besoin d’être soignés, enveloppés, réchauffés et conduits, ou protégés. La plupart demandent, il est vrai, de la pâture, mais non des soins. Par soins, il faut entendre les précautions que prennent les parents pour empêcher leurs enfants de faire de leurs forces un usage nuisible. Si, par exemple, un animal, en venant au monde, criait comme le font les enfants, il deviendrait infailliblement la proie des loups et des autres bêtes sauvages qui seraient attirées par ses cris.

    La discipline nous fait passer de l’état animal à celui d’homme. Un animal est par son instinct même tout ce qu’il peut être ; une raison étrangère a pris d’avance pour lui tous les soins indispensables. Mais l’homme a besoin de sa propre raison. Il n’a pas d’instinct, et il faut qu’il se fasse à lui-même son plan de conduite. Mais, comme il n’en est pas immédiatement capable, et qu’il arrive dans le monde à l’état sauvage, il a besoin du secours des autres.»

KANT, Traité de pédagogie, Hachette, trad. J. Barni, p. 35.

—————————————————————————————— 

 

L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n’est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc.., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or, derrière ces épithètes se dissimule un même jugement: il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain; et sauvage, qui veut dire «de la forêt », évoque aussi un genre de vie animal par opposition à la culture humaine. […]
Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les «sauvages» (ou tous ceux qu’on choisit de considérer comme tels) hors de l’humanité, est justement l’attitude la plus marquante et la plus instinctive de ces sauvages mêmes. […]
L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village; à tel point qu’un grand nombre de populations dites primitives se désignent elles-mêmes d’un nom qui signifie les «hommes » (ou parfois – dirons-nous avec plus de discrétion? – les « bons », les « excellents » , les « complets »), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus ou même de la nature humaine, mais qu’ils sont tout au plus composés de «mauvais», de « méchants », de « singes de terre » ou « d’oeufs de pou ». On va souvent jusqu’à priver l’étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un « fantôme » ou une « apparition». Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes avaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des Blancs prisonniers, afin de vérifier, par une surveillance prolongée, si leur cadavre était ou non sujet à la putréfaction. […]
En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie”.
Claude Lévi-Strauss,
Race et histoire, Éd. Denoël-Gonthier, coll. Médiations, 1968, pp. 19-22.

 

Publié dans La Culture, textes sur la culture | Commentaires fermés

 

la Voie du Milieu |
Nos Défunts |
Escale à sougueur |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Commune de BONNAUD
| paspor
| Chroniques du quotidien