textes de G. SIMONDON

Posté par Valériemarchand le 28 septembre 2011

L’objet technique et le travail : textes de Gilbert SIMONDON

« La technique doit être comprise

en tant que médiateur et non en tant qu’instrument »

Simondon, Du mode d’existence des objets techniques

 

« Jusqu’à ce jour, la réalité de l’objet technique a passé au second plan derrière

celle du travail humain. L’objet technique a été appréhendé à travers le travail

humain, pensé et jugé comme instrument, adjuvant, ou produit du travail. Or, il

faudrait, en faveur de l’homme même, pouvoir opérer un retournement qui

permettrait à ce qu’il y a d’humain dans l’objet technique d’apparaître

directement, sans passer à travers la relation de travail. (…)

Le travail est ce par quoi l’être humain est médiateur entre la nature et

l’humanité comme espèce. (…). Au contraire, par l’activité technique, l’homme

crée des médiations, et ces médiations sont détachables de l’individu qui les

produit et les pense ; l’individu s’exprime en elles, mais n’adhère pas à elles; la

machine possède une sorte d’impersonnalité qui fait qu’elle peut devenir

instrument pour un autre homme ; la réalité humaine qu’elle cristallise en elle

est aliénable, précisément parce qu’elle est détachable.

Le travail adhère au travailleur, et réciproquement, par l’intermédiaire du

travail, le travailleur adhère à la nature sur laquelle il opère. L’objet technique,

pensé et construit par l’homme, ne se borne pas seulement à créer une

médiation entre homme et nature; il est un mixte stable d’humain et de naturel,

il contient de l’humain et du naturel ; il donne à son contenu humain une

structure semblable à celle des objets naturels, et permet l’insertion dans le

monde des causes et des effets naturels de cette réalité humaine. La relation de

l’homme à la nature, au lieu d’être seulement vécue et pratiquée de manière

obscure, prend un statut de stabilité, de consistance, qui fait d’elle une réalité

ayant ses lois et sa permanence ordonnée. L’activité technique, en édifiant le

monde des objets techniques et en généralisant la médiation objective entre

homme et nature, rattache l’homme à la nature selon un lien beaucoup plus

riche et mieux défini que celui de la réaction spécifique de travail collectif. Une

convertibilité de l’humain en naturel et du naturel en humain s’institue à travers

le schématisme technique.

 

Du mode d’existence des objets techniques, p.241/245.

« La culture est déséquilibrée parce qu’elle reconnaît certains objets,

comme l’objet esthétique, et leur accorde le droit de cité dans le monde

des significations, tandis qu’elle refoule d’autres objets, et en particulier

les objets techniques, dans le monde sans structure de ceux qui ne

possèdent pas de signification, mais seulement un usage, une fonction

utile. Devant ce refus défensif, prononcé par une culture partielle, les

hommes qui connaissent les objets techniques et sentent leur signification

cherchent à justifier leur jugement en donnant à l’objet technique le seul

statut actuellement valorisé en dehors de celui de l’objet esthétique, celui

de l’objet sacré. Alors naît un technicisme intempérant qui n’est qu’une

idolâtrie de la machine et, à travers cette idolâtrie, par le moyen d’une

identification, une aspiration technocratique au pouvoir inconditionnel. Le

désir de puissance consacre la machine comme moyen de suprématie, et

fait d’elle le philtre moderne. L’homme qui veut dominer ses semblables

suscite la machine androïde. Il abdique alors devant elle et lui délègue son

humanité. Il cherche à construire la machine à pensée, rêvant de pouvoir

construire la machine à vouloir, la machine à vivre, pour rester derrière

elle sans angoisse, libéré de tout danger, exempt de tout sentiment de

faiblesse, et triomphant médiatement par ce qu’il a inventé. Or, dans ce

cas, la machine devenue selon l’imagination ce double de l’homme qu’est

le robot, dépourvu d’intériorité, représente de façon bien évidente et

inévitable un être purement mythique imaginaire. »

Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, p. 10

« Il y a travail quand l’homme ne peut confier à l’objet technique la

fonction de médiation entre l’espèce et la nature, et doit accomplir luimême,

par son corps, sa pensée, son action, cette fonction de relation. »

Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, p. 242.

« Le point de vue de l’homme qui travaille est encore beaucoup trop

extérieur à la prise de forme, qui seule est technique en elle-même. »

Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, p. 115

« On ne peut pas parler du travail d’une machine, mais seulement d’un

fonctionnement, qui est un ensemble ordonné d’opérations. Forme et

matière, si elles existent encore, sont au même niveau, font partie du

même système. Entre la technique et le naturel, il y a de continuité. »

Simondon, Du mode d’existence des objets techniques p. 244.

« L’homme crée dans l’activité technique des médiations et ces médiations

sont détachables de l’individu qui les produit et les pense. L’individu

s’exprime en elles, mais n’adhère pas à elles ; la machine possède une

sorte d’impersonnalité qui fait qu’elle peut devenir un instrument pour un

autre homme. »

Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, p. 258

 

«L’objet technique devenu détachable peut-être groupé avec d’autres

objets techniques selon tel ou tel montage : le monde technique offre une

disponibilité infinie de groupements et de connexions.»

Simondon , Du mode d’existence des objets techniques, p. 225

« La machine qui est douée d’une haute technicité est une machine

ouverte et l’ensemble des machines ouvertes suppose l’homme comme

organisateur permanent, comme interprète vivant des machines les unes

et par rapport aux autres.

Loin d’être le surveillant d’une troupe d’esclaves, l’homme est

l’organisateur permanent d’une société d’objets techniques qui ont besoin

de lui comme les musiciens ont besoin d’un chef d’orchestre (…) Ainsi,

l’homme a pour fonction d’être le coordinateur et l’inventeur permanent

des machines qui sont autour de lui.»

Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, p. 11/12

« L’objet technique a fait son apparition dans un monde où les structures sociales et les contenus psychiques ont été formés par le travail : l’objet technique s’est donc introduit dans le monde du travail, au lieu de créer un monde technique ayant de nouvelles structures. La machine est alors connue et utilisée à travers le travail et non à travers le savoir technique ; le rapport du travailleur à la machine est inadéquat, car le travailleur opère sur la machine sans que son geste prolonge l’activité d’invention. […] L’homme connaît ce qui entre dans la machine et ce qui en sort, mais non ce qui s’y fait : en présence même de l’ouvrier s’accomplit une opération à laquelle l’ouvrier ne participe pas même s’il la commande ou la sert. Commander est encore rester extérieur à ce que l’on commande, lorsque le fait de commander consiste à déclencher selon un montage préétabli […]. Les objets techniques qui produisent le plus d’aliénation sont aussi ceux qui sont destinés à des utilisateurs ignorants. De tels objets techniques se dégradent progressivement : neufs pendant peu de temps, ils se dévaluent en perdant ce caractère, parce qu’ils ne peuvent que s’éloigner de leurs conditions de perfection initiale. Le plombage des organes délicats indique cette coupure entre le constructeur, qui s’identifie à l’inventeur, et l’utilisateur, qui acquiert l’usage de l’objet technique uniquement par un procédé économique ; la garantie concrétise le caractère économique pur de cette relation entre le constructeur et l’utilisateur ; l’utilisateur ne prolonge en aucune manière l’acte du constructeur ; par la garantie, il achète le droit d’imposer au constructeur une reprise de son activité si le besoin s’en fait sentir. “

Gilbert SIMONDON, Du mode d’existence des objets techniques, 1958, éd. Aubier, p.249–251

Laisser un commentaire

 

la Voie du Milieu |
Nos Défunts |
Escale à sougueur |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Commune de BONNAUD
| paspor
| Chroniques du quotidien